Du Zambèze à l’Hudson : à la mort, à la vie.


Pourquoi rassembler ainsi deux séries apparemment bien distinctes de mes photographies ? Tout d’abord parce qu’elles représentent deux sortes de rituels qui n’obéissent à aucune loi écrite et qui sont comme instinctifs et spontanés. Rituel de vie, rituel de mort: tous deux sont l’œuvre des hommes et chacun constitue une sorte de portrait de la civilisation dont il est l’émanation. Et puis, finalement, des riverains du Zambèze à ceux de l’Hudson, ces deux «peuplades» ne sont pas si éloignées que ça. Des ancêtres de ceux qui découpent l’éléphant sont des cousins de ceux qui créent ces ex-votos et les accrochent avec des gri-gri dans une rue de Manhattan! De plus coïncidence intéressante, l’éléphant est le symbole des Républicains Américains, le logo de leur parti reproduit sur tous les documents officiels, depuis leur site Internet jusqu’au courrier, cartes, drapeaux, casquettes et chemisettes, l’animal totémique de Georges Bush et de ses sbires. Pour que continue la vie : aujourd’hui l’éléphant Républicain doit être dépecé ! Depuis longtemps je photographie les hommes et leurs rites. Je suis toujours étonné par leurs coutumes et traditions de quelque sorte qu’elles soient, païennes ou sacrées : fêtes, carnaval, corrida, jeux, chasse… Parfois ces usages sont presque naturels, impulsifs et reviennent comme s’ils étaient inscrits dans l’inconscient des mémoires. J’aime alors, grâce à la photographie, les mettre en évidence et rendre gloire à la vie et l’innocence des hommes qui se livrent à ces rituels. L’éléphant En 1998, j’avais eu la chance de rencontrer au fin fond du Zimbabwe, dans un coin reculé du bush, un chasseur blanc qui venait de tuer un éléphant ! Comme c’est la coutume dans ce cas-là, les habitants du district sur lequel l’animal a été abattu ont l’opportunité de se partager l’éléphant. La carence en protéines étant importante, c’est alors la fête dans les villages du secteur. Et pourtant tuer un aussi merveilleux animal semble, vu depuis notre civilisation replète, comme un acte de barbarie ! Tuer Babar est ici un acte vital ! Et tout le monde se retrouve autour du corps de l’éléphant avec couteaux et scies. La découpe commence sous les ordres des anciens. Un protocole très précis est respecté. Ce suivi scrupuleux de la tradition impose que plusieurs morceaux reviennent à certaines personnes très précisément. Les défenses seront récupérées par le gouvernement… théoriquement. La patte dont le genou aura touché en premier le sol après le coup de feu fatal sera offerte au « médium-spirit », la trompe ira au chef, les oreilles aux Parcs nationaux… Le spectacle est incroyable, la rapidité du dépeçage étonnante. La viande rouge est magnifique et une odeur de boucherie emplit étrangement ce coin de brousse.Des enfants sucent déjà des petits morceaux, on piétine les tripes, on crie, on rit, on s’interpelle, la joie éclate autour de ces deux tonnes de viande miraculeuse. Les images des « fêtes du cochon » au village de mes grands parents me reviennent, nous nous retrouvions aussi avec les voisins et amis autour du porc et de ses 150 « petits » kilos de viande ! Mais là, en Afrique, je revis mes souvenirs autour de cet autre animal fantastique, et de ses deux tonnes de chair rouge ! Ground Zero Ma fille vivant en Amérique en 2001, j’ai été particulièrement touché par les attentats du 11 septembre. Sur un film qu’elle avait tourné, non loin de Ground Zero, j’avais remarqué une curieuse installation, presque totalement ignorée par les médias. J’avais été tellement intrigué que je n’ai eu de cesse d’aller à Manhattan, voir cela de mes propres yeux : À l’angle de Broadway avec Vesey street et tout autour de la clôture d’un petit édifice appelé Fulton St Bway, on pouvait découvrir un incroyable bric à brac de toutes sortes d’objets, d’inscriptions, de photos, de jouets, de vêtements et babioles…disposés là, hommage, souvenir de ceux qui ont disparu dans l’horrible attentat des twin towers. Des gens se recueillaient sur le trottoir devant cette sorte de monument éphémère et spontané. Cela était très émouvant. Et lorsque l’on examinait attentivement tout ce curieux mélange hétéroclite, lorsque l’on lisait ces textes, face à ces petits dons disposés comme des ex-voto, toujours dérisoires et naïfs, on ne pouvait que se sentir gagné à son tour par l’effroi. La gorge nouée j’ai pris plusieurs images en ressentant fortement la détresse de ce petit peuple Américain et le paradoxe de cet acte, presque enfantin en plein cœur de Manhattan, ce grand temple de la société capitaliste, elle aussi, tellement capable de broyer les individus ! À mon retour des Etats-unis, en voyant précisément ces quelques photographies j’ai pensé que j’avais fait là un portrait de l’Amérique bien plus fort qu’avec les centaines d’autres images que j’avais prises tout au cours de mon voyage dans ce pays. Rassembler ces deux séries d’images, c’est rapprocher deux actes politiques violents, profonds et chaotiques pour en faire une métaphore du drame New Yorkais. Car lui-même a été aseptisé par les médias qui l’ont traduit comme un film catastrophe mais politiquement correct. Il devait bien y avoir des tripes et du sang dans les décombres et sur les trottoirs ! J’espère que le choc de ce rapprochement photographique provoquera une sorte de rappel de toute la vraie violence de ce 11 septembre. Charles Camberoque 11 Septembre 2006.