Révélation d'une Fête

Par Robert Pujade

Dans le regard de Charles Camberoque, le carnaval de Cournonterral constitue une approche photographique de l'inhumain. Sous couvert de reportage, la photographie ne recueille pas seulement ici un folklore de masques et de déguisements, elle enregistre un camouflage esthétiquement inquiétant : celui d'une matière excrémentielle - de la lie de vin - recouvrant la forme humaine, jusqu'à la biffer. De ces personnages qui portent le nom de Paillasses, on se rend vite compte, en parcourant les images, qu'on n'en fait pas le portrait. L’œil du photographe part à la rencontre d'un repentir de la face humaine à peine exprimé à travers les taches de boue et le gribouillage de la paille. L'expérience photographique de Charles Camberoque se manifeste à nous comme une "connaissance du ravage" dont la méthode est d'avoir traqué, pour chaque image, des instants d'un genre bien particulier. Des instants de surface, tout d'abord, quand la superficie cadrée par l'objectif connaît, par la couleur, l'invasion symbolique du noir sur le blanc. A la sauvagerie des scènes photographiées, correspond la destruction de nos repères visuels : l'ombre des éclaboussures et les ratures végétales voilent profils et visages. Parmi les masses sombres, un sourire ou deux beaux yeux se détachent et nous ressaisissons dans ces petites clartés, l'être humain que nous avions perdu de vue. Des instants de vertige, instantanés indécis où la pantalonnade agressive dérive vers un conflit entre la matière et la forme. Les gestes aheurtés de la mascarade violente accentuent cette déconfiture des traits commencée par la couleur sale et envahissante. Dans les limites de chaque cadrage, on perçoit l'emprise d'un ordre détraqué sur l'allure coutumière d'un village et de ses occupants. L'acte photographique intervient, dans ce témoignage, chaque fois que la bagarre carnavalesque achemine l'état des lieux et des gens dans une voie de disparition. On dirait qu'une furie s'est abattue sur tout le visible de Cournonterral : les dieux de la fête sont tombés dans la fange, en souvenir de l'homme et de son lointain lignage. Quand des visages impressionnent la pellicule, c'est comme des natures mortes d'épouvantails. Il ne s'agit plus de visages, ni même de grimaces, mais du grimage apposé par la nature panique sur les signes convenus de la reconnaissance. La prise de vue de Charles Camberoque instruit cette démesure de la tradition de Cournon en y adjoignant quelques caractères des grandes dionysies antiques. Avec le culte du détail, elle ménage des lignes très nettes pour dessiner le rictus d'un martyre, l’œil pétillant d'une ménade ou le pourtour d'un pied de bouc. La panique et la liesse rassemblent toute leur puissance dans le savant dosage de drame que sait inspirer le "noir et blanc" du photographe. Avec sa grandiose irruption dans l'image argentique, ce carnaval nous rappelle cet autre nom de Dionysos, "la mort qui vient". Le linceul de guenilles et de boue déferle sur les hommes comme le révélateur d'une nature insoupçonnée et innommable. C'est peut-être pour cela que cette connaissance très extrême de la fête excentrique ne pouvait échoir qu'au bon génie des ombres, au seul photographe. Robert Pujade Catalogue du mois de la Photo de Thessalonique en Grèce : Photosynkyria 6th International Meeting 1993.